Pourquoi les femmes quittent la tech ?

De part et d’autre de l’Atlantique, les femmes dans la tech restent très minoritaires. Selon un rapport du Haut Conseil à l’égalité, on comptait seulement 29% de femmes dans le numérique en 2020. Et pour celles qui en font partie, l’envie de quitter le secteur se fait vite ressentir. Une femme sur 2 désertent la tech après ses 35 ans (soit après environ 8 ans d’expérience professionnelle) rapporte le World Economic Forum et 43 % envisagent de démissionner au moins une fois par semaine (étude Fawcett). Des chiffres qui tirent la sonnette d’alarme pour un milieu qui prône la modernité et se veut tourné vers l’avenir. Comment expliquer ce problème de rétention ? Quels sont les facteurs à l’origine de ce manque de mixité ? On a creusé les études sur la question et les raisons sont multiples. On vous les détaille.

Raison n°1 : les inégalités salariales et les faibles opportunités d’évolution

Spoiler alerte : le secteur de la tech et du numérique n’échappe pas aux disparités salariales. Une étude menée par 50inTech en 2022 met en lumière l’écart de salaire entre femmes et hommes dans cet écosystème : 19,6% contre 15,8% tous secteurs confondus.

Un écart exacerbé par le fait qu’il y a très peu de femmes qui occupent des postes de direction technologiques (seulement 22% selon le Haut conseil à l’égalité). La chercheuse Isabelle Collet détaille le problème dans un article pour BFM Business : “l’écart des salaires ne se situe pas tellement à l’embauche mais plutôt au cours de la carrière lorsqu’il s’agit d’atteindre des postes à responsabilité. Au sein de l’entreprise, les femmes sont souvent dirigées dans des branches annexes comme le marketing, la communication, qui sont des postes moins payés. La filière a du mal à intégrer les femmes durablement« .

Une analyse corroborée par les études du World Economic Forum révélant un traitement de carrière inéquitable : environ 35% des employées dans le secteur sont bloquées à leur niveau, sans perspective de grimper dans les échelons. Et lorsque l’on interroge les principales concernées (étude Women in Tech aux Etats-Unis), 52% d’entre elles soulignent que ce manque d’opportunité fait partie des obstacles les plus importants auxquels elles sont confrontées, devant l’absence de modèles féminins (48%).

Raison n°2 : la culture sexiste imprégnée dans le milieu de la tech

C’est un véritable cercle vicieux : moins les femmes (ou d’autres minorités) sont présentes, moins les environnements de travail sont inclusifs, que ce soit en termes d’outils ou de langages. Résultat : une ambiance boys’ club se fait sentir, repoussant toujours plus les femmes hors des frontières du numérique. On parle d’ailleurs de “tech bros” pour évoquer cette culture toxique excluante.

Afin de démêler les logiques insidieuses qui se mettent à l’oeuvre, Vandana Singh, (chercheuse en sciences de l’information) et son équipe de l’université de Tennessee ont étudié les expériences des femmes et en particulier au sein des communautés de logiciels libres, “car elles constituent un exemple extrême d’inégalité entre les hommes et les femmes” explique-t-elle auprès du World Economic Forum. Leurs constats ?

  • Les femmes sont victimes de misogynie et de sexisme sur leur lieu de travail, allant de commentaires mineurs en passant par du harcèlement ou même des menaces explicites. Les cas des figures emblématiques telles que Linus Torvalds (accusé de comportement abusif visant à décourager les femmes de travailler en tant que programmeuses du noyau Linux) ou encore Richard Stallman (qui fait l’objet d’une multitude de cas de harcèlement sexuel) sont des exemples révélateurs de comportements toxiques qui se perpétuent.
  • Leur expertise est remise en question, elles ne se sentent pas écoutées et leurs rôles sont souvent diminués. Sur ce point, le témoignage d’Assitan dans cet article de Challenges est très parlant. Elle y explique que comme beaucoup de femmes, elle doit en faire beaucoup plus que les hommes pour montrer qu’elle est compétente : « Je devais chapeauter deux développeurs juniors, qui ne reconnaissaient pas vraiment mes capacités. Mes choix techniques étaient toujours remis en question. Il y a même une fois où mon manager a dû me défendre sur Slack parce que l’un des juniors me bousculait véhément sur la qualité de mon code.« 
  • Les hommes se soutiennent mutuellement aux dépens des femmes. Résultat : elles se sentent isolées et moins légitimes. Des ressentis renforcés par le fait qu’elles sont très souvent en infériorité numérique.

Une atmosphère délétère qui vient décourager la participation des femmes dans la technologie.

Dans la même idée, le rapport “Addressing the Gender Gap in Tech” réalisé par Fawcett Society a dévoilé une panoplie de chiffres qui font froid dans le dos et permettent de prendre conscience de l’ampleur du phénomène. On y apprend notamment que 72% des femmes dans le secteur ont déjà subi un comportement sexiste au travail. Et plus d’¼ pensent que les comportements sexistes sont plus fréquents dans la tech que dans d’autres types de travail. À noter que pour les femmes noires et issues de minorités, des niveaux d’exclusion supplémentaires s’ajoutent : près de trois sur quatre ayant été victimes de racisme au travail.

Raison n°3 : le manque de flexibilité empêchant un équilibre vie professionnelle / vie personnelle

Les femmes évoquent la nécessité d’une plus grande souplesse dans les modalités de travail, afin de mieux concilier leur charge de travail et les obligations familiales.

Effectivement, comme l’explique la prix Nobel d’économie Claudia Goldin, les postes à responsabilité demandent souvent des horaires longs et rigides et cela vient accentuer les inégalités.Tout simplement car ce sont les femmes qui assument encore majoritairement les tâches domestiques ainsi que les soins aux enfants ou à des parents dépendants.

Le problème ? Cette double charge vient décourager de nombreuses salariées. La chercheuse précise : “Plutôt que de voir les deux personnes renoncer à des emplois mieux rémunérés pour des emplois plus flexibles, un seul membre du couple devra le faire, et c’est souvent la femme. Par conséquent, s’il s’agit d’un couple hétérosexuel, l’inégalité entre les sexes s’accroît généralement lorsque la femme prend du recul par rapport à sa carrière.”

La généralisation du télétravail avait permis de faire évoluer un peu les choses mais là aussi, c’est un sujet sur lequel de nombreuses entreprises font marche arrière.

En résumé, toutes ces expériences négatives ont un impact à plusieurs niveaux :

  • Un préjudice individuel pour les femmes directement concernées qui ne se sentent pas à leur place,
  • Un préjudice accessoire pour d’autres femmes qui sont découragées de participer,
  • Et un préjudice collectif pour la tech de manière générale. En effet, la diminution du nombre de femmes dans ce milieu accentue la pénurie de profils et vient pénaliser le développement des algorithmes d’IA par un manque de diversité.

Développement de rôles modèles, espaces de soutien en ligne dédiés aux femmes, féminisation des postes de direction… Des actions efficaces existent pour renverser la tendance. Reste plus qu’à les accélérer !

Pour aller plus loin

  • Pour faire de l’industrie technologique un endroit plus inclusif pour les femmes et qu’elles aient envie d’y rester, Fawcett Society propose un ensemble d’actions concrètes. C’est par ici pour les découvrir.
  • Même son de cloche dans cet article de Maddyness où Alexia Reiss (directrice générale de SISTA) et Caroline Ramade (fondatrice et CEO de 50inTech) partagent leurs pistes.
  • Saviez-vous qu’avant de devenir sexiste, le monde de l’informatique était féminin ? C’est ce que nous raconte l’experte Laëtitia Vitaud dans cet article qui met du baume au cœur.