Décider vite… au risque de décider biaisé
L’investissement en capital-risque repose sur une tension permanente : décider vite dans un univers incertain. Face à des informations incomplètes, les investisseuses et les investisseurs doivent arbitrer, prioriser, trancher — souvent en quelques réunions, parfois en quelques minutes.
Dans ce contexte, les biais cognitifs ne sont pas des anomalies. Ils sont des raccourcis nécessaires, des mécanismes d’économie mentale qui permettent d’agir malgré l’incertitude.
Mais ces raccourcis ont une conséquence directe : ils ne se contentent pas d’influencer des décisions individuelles. Ils structurent, de manière silencieuse mais durable, l’allocation du capital à l’échelle d’un écosystème.
Derrière chaque décision, une mécanique cognitive
Les biais cognitifs ne relèvent pas d’un manque de compétence. Ils sont au cœur du fonctionnement humain. Les travaux de Daniel Kahneman ont largement montré que notre cerveau privilégie des systèmes de décision rapides et intuitifs, souvent au détriment d’une analyse exhaustive.
Dans le venture capital, cela se traduit par des mécanismes très concrets : face à la complexité, les investisseuses et les investisseurs simplifient le risque en privilégiant des profils déjà validés par le marché, projettent des trajectoires en s’appuyant sur des succès passés et lisent le potentiel d’une équipe à travers des signaux sociaux autant que des fondamentaux économiques.
Ces mécanismes sont efficaces. Mais ils ne sont pas neutres.
Quand les biais deviennent des règles implicites du marché
À force d’être répétés, ces biais produisent des régularités. Ils définissent — sans jamais être explicités — ce qu’est un “bon fondateur”, un “bon pitch”, un “bon projet”.
Or ces standards sont historiquement construits sur des trajectoires homogènes.
Résultat : les investisseuses et les investisseurs ne sélectionnent pas seulement les meilleures opportunités. Ils sélectionnent celles qui correspondent le mieux à leurs propres références et à des modèles de réussite déjà établis.
C’est précisément ce que montrent les données du baromètre SISTA x BCG.
En 2025, en Europe, moins d’une startup sur cinq compte au moins une femme fondatrice, malgré une progression en valeur absolue (+13 % vs 2022). Autrement dit : plus de femmes entreprennent, mais leur part relative reste structurellement faible
Des écarts mesurables dans l’allocation du capital
Ces mécanismes cognitifs ont des conséquences directes sur les financements.
Selon le baromètre SISTA x BCG 2025 :
Les équipes 100 % féminines représentent 10 % des créations de startups, mais seulement 7 % des levées de fonds
Elles ne captent que 2 % des montants investis
À l’inverse, environ 25 % des levées impliquent au moins une femme fondatrice, en progression significative depuis 2019 (16 %) — un signal encourageant, mais encore insuffisant
Source : Baromètre SISTA x BCG, 2025
Ces chiffres illustrent un point clé : le biais ne disparaît pas à mesure que les femmes entreprennent davantage. Il se déplace dans les mécanismes de sélection et d’allocation.
Le cas de l’IA : un concentré de biais
L’intelligence artificielle agit comme un révélateur.
Dans ce secteur pourtant central pour les années à venir, les écarts se creusent :
Les équipes 100 % féminines représentent 6 % des créations
Elles ne portent que 5 % des levées
Et captent moins de 1 % des montants investis
Plus frappant encore : les équipes masculines lèvent plus de 15 fois plus de capitaux que les équipes féminines.
Source : Baromètre SISTA x BCG, 2025
Ces écarts ne peuvent pas s’expliquer uniquement par le pipeline. Ils traduisent des mécanismes de perception et d’évaluation — donc des biais — particulièrement marqués dans les secteurs technologiques perçus comme “à forte expertise”.
Le biais ne se joue pas seulement dans le “oui” ou le “non”
L’un des angles morts majeurs consiste à penser que le biais intervient uniquement au moment de la décision finale.
En réalité, il opère à chaque étape du processus d’investissement.
Il influence l’accès au dealflow, dans la mesure où les réseaux des investisseuses et des investisseurs restent souvent homogènes. Il façonne les interactions lors des pitchs, notamment à travers la nature des questions posées. Il se prolonge enfin dans les phases de négociation.
Plusieurs études ont montré que les femmes entrepreneures sont plus souvent interrogées sur les risques et les pertes, tandis que les hommes le sont davantage sur les opportunités et la croissance, ce qui a un impact direct sur les montants levés (Harvard Business Review, 2017).
Le biais ne filtre donc pas seulement les projets. Il en modifie la trajectoire.
Un paradoxe pour les investisseuses et les investisseurs : biais et performance
Ce point est central.
Les biais cognitifs ne sont pas seulement un enjeu d’équité. Ils posent une question de performance pour les investisseuses et les investisseurs eux-mêmes.
Les données du baromètre montrent d’ailleurs un point souvent sous-estimé : les équipes mixtes performent au moins aussi bien que les équipes masculines, tout en restant sous-financées.
Autrement dit, le problème n’est pas celui de la qualité des projets, mais de leur perception.
En standardisant les profils financés, l’écosystème réduit la diversité des approches entrepreneuriales, limite l’exploration de nouveaux marchés et concentre le capital sur des modèles déjà surreprésentés.
Un système biaisé est un système sous-optimal.
Peut-on vraiment neutraliser les biais ?
Les biais cognitifs ne peuvent pas être éliminés. Ils font partie du fonctionnement humain, y compris chez les investisseuses comme chez les investisseurs.
En revanche, ils peuvent être identifiés, objectivés et partiellement compensés.
Certains leviers ont démontré leur efficacité : diversifier les équipes d’investissement, formaliser les critères de décision, analyser les données de portefeuille pour détecter des schémas récurrents, ou encore structurer les interactions avec les entrepreneurs afin de limiter les asymétries.
Ces démarches ne visent pas à supprimer l’intuition, mais à l’encadrer.
Repenser la “qualité” d’une décision d’investissement
Une décision d’investissement n’est pas seulement bonne parce qu’elle est rapide, convaincante ou alignée avec une intuition.
Elle est bonne si elle résiste à l’analyse de ses propres biais.
Cela suppose de passer d’une logique de conviction individuelle à une logique de processus éclairé, dans laquelle les investisseuses et les investisseurs acceptent de questionner leurs réflexes, leurs références et leurs angles morts.
Le rôle de SISTA : transformer les standards, pas seulement les résultats
Chez SISTA, l’enjeu n’est pas uniquement d’augmenter le nombre de femmes financées.
L’enjeu est de transformer les règles implicites du jeu.
À travers le baromètre SISTA x BCG, nous rendons visibles des dynamiques qui, autrement, resteraient diffuses. À travers nos programmes et notre communauté d’investisseuses et d’investisseurs alliés, nous travaillons à faire évoluer concrètement les pratiques.
Car tant que les biais restent invisibles, ils continuent d’opérer.
Conclusion
Les biais cognitifs ne sont pas un bug du système, ils en sont une composante structurelle.
La question n’est donc pas de savoir si les investisseuses et les investisseurs sont biaisés. La question est de savoir ce que l’on fait de cette information.
Les données sont là. Elles objectivent des écarts persistants, y compris dans les secteurs les plus stratégiques.
Les ignorer, c’est accepter une allocation du capital partielle.
Les intégrer, c’est ouvrir le champ des possibles.
Et, très concrètement, investir mieux.