À Bercy, la salle est pleine. Plus de 350 personnes réunies pour les cinq ans de SISTA pourraient suffire à définir un anniversaire réussi. Pourtant, très vite, la soirée prend une autre direction. Derrière l’énergie et la densité de l’événement, une intention s’impose : il ne s’agit pas seulement de célébrer, mais de regarder en face ce qui a réellement changé dans le financement des femmes entrepreneures — et ce qui, malgré les progrès, continue de résister.
Une charte qui a changé la donne… sans tout régler
L’ouverture, portée par Tatiana Jama, présidente de SISTA et founding partner du SISTAFUND, aux côtés de Cédric O, entrepreneur, investisseur et ancien secrétaire d’État chargé du Numérique, replace immédiatement la soirée dans une trajectoire précise. En 2019, à Bercy, SISTA lançait sa charte pour le financement des femmes entrepreneures avec l’ambition de structurer un engagement collectif capable de produire des effets mesurables.
Cinq ans plus tard, plus de 150 fonds d’investissement sont signataires et les résultats sont tangibles : Les plus de 150 fondatrices accompagnées par le programme SISTA ont levé plus de 350 millions d’euros. Ces chiffres traduisent une dynamique réelle. Toutefois, comme le rappelle Cédric O avec justesse, « le financement n’est pas neutre. Il structure qui peut construire, et à quelle échelle ». Dès lors, la question n’est plus seulement celle de l’accès, mais celle de ce que cet accès permet effectivement.
La mixité comme facteur de performance
Le retour au terrain, avec Alix de Sagazan, CEO d’AB Tasty, et Rémi Aubert, cofondateur et CTO, permet d’ancrer cette réflexion dans l’expérience entrepreneuriale. Leur analyse ne relève pas d’un principe, mais d’un constat opérationnel : les équipes mixtes produisent des décisions plus solides, précisément parce qu’elles confrontent des points de vue différents et réduisent les angles morts.
Cette complémentarité n’est pas nécessairement confortable, mais elle est structurante. Comme le souligne Alix de Sagazan, « la complémentarité, ce n’est pas confortable. Mais c’est ce qui nous rend meilleurs ». Dans un environnement où la qualité des décisions conditionne directement la performance, cette réalité ne peut plus être ignorée.
Les chiffres : une progression réelle, un blocage structurel
La présentation du baromètre SISTA x BCG 2025, par Alexia Reiss, Directrice Générale de SISTA, et Sanae Aouni, directrice associée au BCG, vient objectiver cette tension. Les données confirment une avancée significative en matière de représentation : en 2019, seules 16 % des levées de fonds incluaient une femme fondatrice, contre une sur quatre aujourd’hui. L’objectif fixé par la charte est atteint, ce qui constitue une réussite collective.
Cependant, cette progression s’arrête dès lors que l’on examine les montants levés. Les équipes incluant des femmes ne captent que 11 % des fonds, tandis que 89 % des financements continuent d’être dirigés vers des équipes entièrement masculines. Le déséquilibre ne disparaît pas ; il se déplace. Comme le formule Alexia Reiss, « nous avons progressé sur le nombre. Pas sur le capital ». Dès lors, le sujet change de nature : il ne s’agit plus seulement d’accès au financement, mais de répartition du capital.
Relire les chiffres à l’aune de l’intelligence artificielle
C’est précisément à partir de ce constat que Anne Bouverot, dirigeante reconnue dans le secteur des technologies et de l’intelligence artificielle, intervient pour proposer une lecture élargie des chiffres du baromètre. Son apport ne consiste pas à ajouter un constat supplémentaire, mais à en révéler la portée.
En mettant en perspective ces données avec les dynamiques propres à l’intelligence artificielle, elle montre que les déséquilibres observés ne sont pas seulement économiques : ils affectent directement la qualité des systèmes que nous développons.
Les technologies actuelles reposent sur des données, des modèles et des équipes qui structurent notre compréhension du monde. Dès lors, une sous-représentation persistante des femmes dans ces dynamiques crée des angles morts qui se répercutent dans les usages, les produits et les décisions.
Ainsi, les chiffres du baromètre cessent d’être une simple photographie du financement pour devenir un indicateur stratégique. Le sujet ne relève plus uniquement de l’égalité, mais de la qualité des systèmes technologiques et économiques que nous construisons.
Dans la continuité de cette mise en perspective, Cédric Villani, mathématicien, médaille Fields et ancien député, propose une analyse qui prolonge et formalise cette intuition. À travers une « non démonstration scientifique », il établit un parallèle entre les biais observés dans le financement et ceux présents dans les systèmes d’intelligence artificielle.
Lorsque les données sont biaisées et les équipes homogènes, les modèles produits intègrent ces biais et génèrent des angles morts dans la compréhension du réel.
Son constat est sans appel : « ignorer les femmes, c’est un angle mort sociétal monumental ». En replaçant le débat sur ce terrain, il confirme que les déséquilibres observés ne sont pas seulement une question de justice, mais un enjeu de qualité et de pertinence des systèmes.
Leadership et engagement : au-delà des intentions
La prise de parole conjointe d’Élisabeth Moreno, ancienne ministre déléguée à l’Égalité femmes-hommes, et de Valentine de Lasteyrie, cofondatrice de SISTA et PDG d’Albingia, recentre ensuite le débat sur la responsabilité des décideurs. Elles rappellent que la parité ne progresse pas par inertie, mais par des décisions concrètes prises à des moments précis : financer, recruter, promouvoir, donner de la visibilité. Élisabeth Moreno le formule clairement : « la parité ne progresse pas par magie. Elle progresse parce que des leaders décident de prendre leur part ».
Dans cette continuité, Marie Robert, philosophe, autrice et entrepreneure, propose une lecture plus exigeante de l’engagement en revenant à son sens premier, celui de « mettre en gage ». S’engager implique de risquer quelque chose, de déplacer ses certitudes et d’assumer des choix, sans quoi l’engagement reste purement déclaratif.
Inscrire la transformation dans le temps long
Les interventions de Mercedes Erra, fondatrice de BETC, et de Stéphane Pallez, Présidente-Directrice Générale de FDJ United, apportent une profondeur supplémentaire en inscrivant ces enjeux dans une temporalité plus longue. Elles rappellent que la transformation du financement des femmes entrepreneures ne relève pas d’un effet de tendance, mais d’un travail structurel qui exige constance, cohérence et persévérance.
Rendre visibles les mécanismes structurels
Les plaidoiries d’Aimée Kleiman et de Noémie Gorin, secrétaires de la Conférence des avocats du barreau de Paris, viennent conclure cette progression en rendant visibles les mécanismes à l’œuvre. Aimée Kleiman montre que les inégalités observées relèvent de systèmes structurés produisant des effets récurrents, tandis que Noémie Gorin met en évidence des différences de traitement concrètes entre femmes et hommes entrepreneurs, qu’il s’agisse des questions posées, des projections formulées ou des montants accordés.
En rendant ces écarts immédiatement perceptibles, elles transforment une analyse abstraite en réalité tangible, et déplacent le débat du constat vers la responsabilité.
Vers une nouvelle étape
Au terme de la soirée, un basculement apparaît clairement. En cinq ans, des progrès significatifs ont été accomplis en matière de représentation. Cependant, la question centrale devient désormais celle de la répartition du capital.
Il ne s’agit plus seulement de permettre aux femmes d’accéder au financement, mais de garantir qu’elles accèdent aux mêmes niveaux de ressources. Autrement dit, de passer d’un objectif de présence à un objectif de rééquilibrage réel des investissements.
C’est à cet endroit précis que se joue la prochaine phase. Et c’est là que SISTA entend poursuivre son action.
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Les Grands Débats de SISTA est un événement unique qui a pu voir le jour grâce au soutien de FDJ United et du dispositif Connect Hers by BNP Paribas